UNE APOLOGIE LIBRE DE LA FOI CHRETIENNE
(Partie 2)

Dans ma première note, j’ai soutenu que l’argumentaire sociohistorique pèche par un excès de zèle, lequel conduit ses tenants au « silencement » consciencieux de l’histoire morale et intellectuelle de la chrétienté[1]. J’ai suggéré qu’une telle argumentation n’est possible que dans et par la confusion qu’elle entretient entre la foi chrétienne dans sa « quintessence » et la part tumultueuse de l’histoire du déploiement du christianisme.

 

Le rejet de la chrétienté, dans cette optique, part d’un amalgame initial. C’est un peu comme si, pour prendre un exemple de l’histoire des idées politiques, on discréditait tout de go l’idée de démocratie en raison des expériences historiques malheureuses de certains régimes démocratiques. Une telle réaction possède sans doute une certaine valeur. Néanmoins, elle fait naitre en nous le même sentiment qu’on éprouve lorsque, appliquant une forme de « cécité sélective » à la complexité d’une situation, nous parvenons à une solution désirée mais non satisfaisante.

Je reviens à la charge dans la présente note pour toucher un peu à cette cécité. Je le ferai du double point de vue de l’histoire de la chrétienté à ses débuts et du renversement révolutionnaire qu’elle scelle dans son apport à l’histoire universelle (Partie 3)[2].

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L’appropriation d’une vision du monde ou d’un système de croyances est toujours une affaire de bon sens. Elle prend corps dans la confrontation à sa propre réalité de celui (ou celle) qui fait sienne cette vision du monde. Concrètement, cela signifie qu’une telle appropriation se fait toujours dans l’espace intermédiaire entre la connaissance du « savant » trop imbu de sa certitude et l’ignorance aveugle qui s’ignore comme telle. Cet espace est le lieu du bon sens. Autant dire que l’adoption d’une croyance n’est jamais une opération clandestine qui prendrait d’assaut la structure cognitive des individus. On ne devient pas croyant – et on le demeure encore moins – parce que cela nous a été imposé. Le croyant, sous ce regard, entretient un double rapport réflexif et pragmatique à sa croyance. Celle-ci lui permet d’ordonner le réel et de lui conférer du sens. Elle oriente aussi ses attitudes et comportements en lui fournissant un cadre normatif qu’il partage avec d’autres. Elle lui fait enfin des promesses sur l’accomplissement de désirs non satisfaits ici et maintenant.

En outre, d’un point de vue sociologique, la croyance religieuse a ceci de caractéristique qu’elle relève à la fois d’une démarche personnelle et collective. Personnelle, parce que la croyance ne s’autorise pas de l’extérieur. Je puis croire (ou ne pas croire) envers et contre tous. Collective, parce qu’on ne croit jamais seul. Une fois endossée, la croyance se vit et se dynamise dans la communauté d’autres croyants. Il y a tout un mystère dans le fait que deux individus qui ont « à peu près » le même parcours de vie répondent différemment à un même système de croyances. Les mêmes origines sociales, les mêmes familles, les mêmes douleurs et déceptions, les mêmes interrogations, les mêmes sensibilités produisent ainsi des consciences différentes sur un spectre allant du « religieux » stricto sensu à « l’outsider de combat » le plus révolté. Le mystère réside sans doute dans cet « à peu près ». On n’en sait rien. Néanmoins, l’insidieuse supposition que l’un en viendrait à « se libérer », tandis que l’autre resterait l’éternelle victime d’une imposition dont il n’a jamais pu se défaire, est pour le moins fantaisiste.

L’argumentaire sociohistorique s’enracine pourtant dans cette trame-là. Dans cette perspective, le chrétien d’ascendance africaine est un « aliéné » qui embrasse le système de croyances du « blanc ». Après tout, comment peut-on être africain/haïtien, conscient de son histoire, de sa culture, de son héritage colonial et esclavagiste et continuer à croire dans le « dieu du blanc » ? Cette interrogation de la bien-pensance semble imparable. Elle est même à la base d’une forme de « ringardisation » de la foi chrétienne chez certains croyants et dans certains « espaces prestigieux », y compris de « savoirs ». Sauf qu’elle s’appuie sur un raisonnement fallacieux et mal informé de ce qu’est la foi chrétienne. C’est du moins ce que je me propose de montrer ici en évitant, autant que faire se peut, de me perdre dans les corridors de l’histoire.

Bref aperçu de l’histoire de la chrétienté

Contrairement à ce qu’on laisse souvent supposer, l’histoire du christianisme n’a pas commencé avec le colonialisme ou l’esclavage. De la même façon, la dynamique hégémonique de la chrétienté n’a pas pris naissance avec la conversion de l’empire romain. Lorsque l’empereur Constantin se convertit à la chrétienté, ce qui était considéré comme une secte juive dissidente de petites gens illuminées et cannibales de la Palestine avait déjà trainé derrière elle plus de 300 ans d’existence[3].

L’explosion spirituelle de la chrétienté commence au 1er siècle avec « l’Événement », c’est-à-dire la présence physique de Jésus parmi ceux qui allaient devenir ses premiers disciples. Ce Jésus est né à Bethléem, une bourgade de la Judée, région située au Sud de la Palestine. Fuyant la persécution, ses parents se sont établis à Nazareth (après un court séjour en Égypte), une petite ville de la région de Galilée au Nord. C’est là qu’il grandit (Matthieu chapitre 2).

Il ne serait pas anodin de rappeler qu’à l’époque les habitants de la Palestine avaient, selon un consensus aujourd’hui établi parmi les chercheurs, la peau mate (une variété de café au lait) avec des cheveux noirs et frisés. Cela sous-entend que, contrairement à l’image qu’on a imprimée à notre tendre mémoire d’enfance, Jésus n’avait probablement rien à voir, dans ses traits physiques, avec l’acteur d’Hollywood aux cheveux longs, yeux bleus, et nez allongé de « La passion du Christ »[4].        

Après une vie publique active d’environ trois ans, Jésus le Galiléen, dépêche ses premiers disciples à répandre dans le monde la bonne nouvelle du « salut » et du royaume de Dieu. A l’époque l’empire romain domine sur tout le bassin méditerranéen qui inclue aujourd’hui des pays de l’Europe du Sud (comme l’Espagne, la France, la Grèce, l’Italie…) de l’Afrique du Nord (comme l’Égypte, le Maroc, la Lybie…), du proche Orient (comme la Turquie, le Liban, la Syrie, Israël/Palestine où résidait le peuple juif). La chrétienté a donc pris naissance dans une sorte de rond-point géographique (le bassin méditerranéen) qui relie au moins trois continents différents.

 

Le monde des premiers chrétiens fut un brassage de cultures juive, grecque et romaine (pour ne citer que les plus dominantes). D’un point de vue politique et légal, l’empire romain assurait l’unité et la cohésion de l’ensemble du bassin méditerranéen où il dominait depuis la désintégration de la Grèce antique. D’un point de vue intellectuel et culturel, les idées grecques et la culture helléniste en général constituaient un cadre de pensée incontournable à partir duquel romains et juifs développaient leurs propres idées, se comprenaient et s’expliquaient le monde. D’ailleurs, le grec fut la lingua franca de l’ensemble de l’empire romain[5]. D’un point de vue moral et religieux, les premiers chrétiens héritent directement de la vision du monde du judaïsme. Celle-ci consiste notamment dans la croyance en un Dieu unique, créateur de l’univers, à la fois transcendant (il ne se confond pas avec sa création) et immanent (il est aussi dans sa création) ; tenant de la loi morale (il définit le bien et le mal) et se révélant aux humains à travers la nature et de façon personnelle aux prophètes, aux juges, aux rois de l’Ancien testament (livre du judaïsme). C’est ce Dieu qui s’incarne, selon les chrétiens, en la personne de son fils Jésus et qui fait don du « salut » à toute personne qui croit en lui.

 

En passant, la notion de salut peut être assez barbare pour celui qui est à son introduction à la foi chrétienne. Néanmoins, elle est inéluctable si l’on veut comprendre le fondement de la chrétienté. Elle marque un renversement radical par rapport à la notion grecque de salut par la sagesse (ou la philosophie). C’est ce qui fait dire à Luc Ferry que « la doctrine chrétienne du salut va entrer en concurrence avec la philosophie grecque » [6]. Les « grandes doctrines philosophiques » étant, selon le philosophe français, « des doctrines du salut par soi-même sans l’aide de Dieu ».

 

Mais, revenons à nos moutons. La période comprise entre 70 et 312, c’est-à-dire entre la mort des apôtres et l’émergence de la « chrétienté des empereurs », peut être considérée comme l’âge de l’éclosion authentique de la chrétienté. Je dis « authentique » dans la mesure où cette période correspond historiquement à la première confrontation directe, c’est-à-dire sans tutelle, de la chrétienté au monde. Durant cette période, l’on se revendiquait chrétiens à ses risques et périls. L’historien Bruce L. Shelley livre un compte rendu fort instructif de cette conjoncture. Il écrit : « Tant que les autorités romaines considéraient les chrétiens comme une simple secte juive supplémentaire, les disciples de Jésus bénéficiaient de la même immunité face aux pressions impériales. Mais lorsque les Juifs firent savoir, en termes non équivoques, qu'ils n'avaient aucun lien avec le nouveau mouvement, la situation a radicalement changé »[7].

 

Le changement dont parle Shelley eut lieu très tôt. Déjà en l’an 64 de notre ère, sous le règne de l’empereur Néron, les chrétiens firent l’objet d’une rétribution gratuite et hideuse. Un incendie éclate à Rome. Pendant six jour le feu fait des ravages et réduit en cendre une bonne partie de la ville. Selon les rumeurs, l’empereur aurait lui-même mis le feu dans une de ces manigances schizophrènes dont il avait le secret. L’événement déclenche l’indignation de la population. Pour détourner la colère populaire de sa personne, Néron accuse les chrétiens d’avoir mis le feu. Il n’aurait pas pu trouver de meilleurs boucs émissaires. Les chrétiens sont jetés en prison en grand nombre. Certains sont crucifiés. D’autres sont contraints de se vêtir de peaux de bêtes sauvages et on lâchait contre eux des chiens qui les déchiquetaient, sous le regard amusé de la foule (Op. cit.).

 

La haine, souvent ouverte, à l’encontre des premiers chrétiens était une norme. Plusieurs facteurs peuvent l’expliquer. Mais ils convergent tous vers une même direction : le mode d’être des chrétiens dans le monde. Au fait, la chrétienté est entrée dans l’histoire sous le mode de la confrontation. Résister a été le premier rapport de la chrétienté au monde[8]. Cela a valu aux premiers chrétiens de subir de multiples formes de persécutions, à la fois officielles et non officielles. Ce point est important. Car si l’on souhaite mener une vie paisible, rien de plus efficace que de se conformer à la foule, de suivre le courant dominant. C’est précisément ce que les premiers chrétiens ont refusé de faire. Leur premier contact au monde extérieur, une fois sortis du giron immédiat du judaïsme, fut la non-conformité.

 

Il faudra attendre le début du quatrième siècle pour assister à un retournement de situation pour les chrétiens. En 312, l’empereur Constantin se convertit au christianisme. Certains disent par calcul politique. D’autres soutiennent qu’il était sincère. Ce qui est certain, c’est que les empereurs romains, Constantin en tête, avaient compris que rien ni personne ne pourrait résister à la puissance du message des chrétiens et à leur conviction dans la vérité de leur croyance. Le message novateur qu’ils portaient et l’engagement à le répandre au péril de leurs vies ont fait d’eux une force avec laquelle il faudra composer, sincèrement ou autrement.

 

Devenue impériale, la chrétienté va attirer une foule hétéroclite de gens avec sous les bras des agendas non moins hétéroclites. Avant la conversion de Constantin, seuls les croyants convaincus étaient disposés à s’identifier comme chrétiens. Après sa conversion, la foule comptait dorénavant des gens avec des ambitions politiques, économiques et de (re)positionnement social, sans aucun intérêt nécessairement pour la foi chrétienne en tant que telle. Une boite de pandore fut ainsi ouverte. Et l’on est légitimé à penser qu’elle n’a jamais été refermée depuis.

Cependant, cette boite de pandore participe aussi d’une dynamique positive de la foi chrétienne qui conduit le croyant au discernement et au renouvellement de son esprit dans la parole vivante et par l’Esprit de Dieu en lui. Car il faut bien que l’ivraie et le blé croissent ensemble « de peur qu’en arrachant l’ivraie on ne déracine en même temps le blé » (Matthieu 13 :24-30). Tout cela concourt aussi, in fine, à la puissance du message du salut, qui refuse de scinder le monde en « bons » d’un côté, et « mauvais » de l’autre, car ils participent tous de la même économie de la grâce.

Dr. Jean Abel Pierre

Pasteur/Sociologue

Références bibliographiques

[1] Le terme traduit littéralement par “silencement” est emprunté à Michel-Rolph Trouillot dans son ouvrage « Silencing the past. Power and the production of histtory », Beacon Press, Boston, 1995.

[2] Je me suis rendu compte en rédigeant cette deuxième note qu’elle allait être trop longue pour le format léger que j’entends garder. Je me suis décidé, donc, à la diviser en deux parties.

[3] Pour une révision de l’histoire de la chrétienté, on lira par exemple, Paul R. Spickard et Kevin M. Cragg,  « A global History of Christians », Baker Academic, 1994.

 

[4] J’avoue que cela fait un peu drôle de consacrer tout un paragraphe aux traits physiques de Jésus. Mais, cela participe d’une déconstruction historique et symbolique nécessaire. En réalité, les écritures ne disent presque rien sur les traits physiques de Jésus. Je crois avec d’autres que ce silence participe de l’appel universel au salut, peu importe l’origine ou la « race ». Pour ceux que ce débat intéresse néanmoins, l’article suivant vous fera économiser du temps et de l’énergie : « Insisting Jesus was white is bad history and bad theology » :https://www.theatlantic.com/politics/archive/2013/12/insisting-jesus-was-white-is-bad-history-and-bad-theology/282310/ Consulté le 29/11/2019.

 

[5] Sorte de langue véhiculaire servant d’instrument de communications et d’échanges entre natifs de langues maternelles différentes. Cela explique pourquoi les livres du Nouveau testament sont écrits en  grec ; certains dans un grec raffiné et d’autres dans un grec plus accessible et populaire.

[6] Ferry Luc, « Apprendre à vivre. Traités de philosophie à l’usage des jeunes générations », Paris, Plon,   2006, p. 71.

[7] Ma traduction de Bruce L. Shelley, « Church History in plain Language », Nashville, Word, Publishing, 1995, p. 41.

[8] Sous ce regard précisément et de par notre histoire, j’ai toujours pensé que nous autres, haïtiens, avons  quelque chose d’éminemment chrétiens en nous. Résister a été notre premier rapport au monde, et peut-être, l’unique. Contrairement aux autres peuples, notre simple existence de peuple indépendant et souverain a été et  continue d’être un acte de résistance. Mais, c’est une autre histoire !