FIABILITÉ DES ÉVANGILES
​Les évangiles comme textes historiques (2ème partie)

Dans le texte précédent, constituant la première partie de ce travail sur la fiabilité et l’historicité des textes des évangiles, on a concentré notre travail sur les critiques adressées contre toute possibilité de crédibilité des quatre évangiles comme des récits d’histoire avec les travaux de Bart Ehrman. Après avoir exposé les principales étapes de son argumentation, on a dans un deuxième temps présenté les travaux critiques contre les thèses d’Ehrman. Partant de là, on a souligné les contradictions dans les idées soutenues par ce dernier. D’autre en plus, on a démontré selon les travaux de la critique textuelle que les récits des évangiles sont des documents fiables, en dépit des variantes repérées dans les différents manuscrits.

Comparés aux autres manuscrits des textes anciens tels que ceux de Homer (quelques centaines de manuscrit), de Platon (Sept manuscrits), de Démosthène (quelques centaines de manuscrits), de Tacite (une vingtaine de manuscrits), qui sont nettement différents en termes de nombre par rapport à des milliers de manuscrits de la Bible, les savants chercheurs comme Frederic Kenyon and Bruce Metzer ont affirmé de manière objective que la fiabilité des textes de l’Écriture est hautement établie. Pour ainsi dire, la Bible est le texte le plus fiable de tous les textes de l’Antiquité. Par ailleurs, il faudrait souligner que par le fait que la Bible a plus de manuscrits, le risque de corruption devrait être le plus élevé. Or, les résultats de recherche ont prouvé tout à fait le contraire. Si pour les 640 manuscrits du texte d’Eliad écrit par Homer, l’analyse textuelle révèle un taux de corruption de 5%, ce qui fait que ce texte est pure à 95 %, pour les 25 000 manuscrits du Nouveau Testament, on a constaté que ce dernier a un taux de corruption de moins de 1 %, soit 0,01%, ce qui veut dire que le texte est fiable à 99,9 %[1]. Il faut par ailleurs faire remarquer que les résultats de nouvelles recherches sur le nombre des manuscrits ont permis de découvrir plus de manuscrits tant du côté des textes classiques précités et ceux de la Bible, les deux Testaments[2]. Cependant, cela ne met pas en doute le niveau de fiabilité du texte biblique.

 

On peut comprendre que les chercheurs peuvent toutefois revisiter les résultats de recherches effectués et les réévaluer. Il n ‘y a aucun doute à cela. Cependant, il se trouve que jusqu’à présent les critiques contre la fiabilité de l’Écriture n’arrivent pas à prouver le contraire. Les critiques ne font que s’accentuer sur le 0,1 % pour attaquer la Bible, l’attitude qu’ils n’affichent pas à l’égard des autres textes de l’Antiquité. Ce que nous avons critiqué d’ailleurs dans la première partie de ce travail[3]. Dans la deuxième partie de cette recherche, il sera surtout question d’analyser la nature historique de ces récits. L’une des critiques formulées contre les évangiles a surtout rapport à leur dimension historique. Dans les lignes qui suivent, il sera question de discuter deux grands paradigmes historiographiques afin de mieux situer dans quelle vision de l’histoire l`on doit situer ces derniers. Enfin, il s’agira également de considérer quelques critères fondamentaux auxquels ne peut échapper tout document dit historique dans la perspective de l’historiographie.

 

À propos de l’historicité des Évangiles

Quand nous parlons de l’histoire[4], il serait important de faire remarquer qu’il n’y a pas une seule conception de l’histoire. Les critères entre les écoles de pensée diffèrent, même si elles peuvent se rencontrer sur un certain nombre de points. Ces critères, parfois, varient en fonction de la cosmovision de certaines civilisations. Cela crée parfois des tensions et provoquent des conflits d’idées. Par exemple, selon une certaine conception de l’histoire, il serait impossible de connaître la vérité historique des faits antiques. Selon cette perspective, dite post-moderniste, on ne peut pas découvrir la vérité historique ; tout ce que nous pouvons avoir ne sont que des représentations de celle-ci. Cette perspective, héritée de la philosophie kantienne soutenant justement l’exclusion de toute possibilité de connaître objectivement le passé ou la vérité sur le passé. Cette perspective se heurte à la réalité du fait que les historiens continuent à fouiller dans les archives et ne cessent de découvrir des données importantes et révélatrices concernant les civilisations anciennes. C’est une vision de l’histoire marginale qui n’apporte pas grand-chose à la recherche historique. Cependant, il serait important de donner une note positive de cette dernière en ce sens qu’elle permet de prendre en considération la dimension subjective de celui qui cherche, analyse et écrit les données historiques sous forme de récit. La dimension subjective n’empêche pas pour autant de découvrir la vérité. 

Une autre catégorie d’historiens, s’inscrivant dans la perspective moderne de l’histoire, reconnaissent que la vérité historique peut être découverte objectivement. Cependant, ils se divisent sur l’objet de l’histoire. Pour certains, on ne peut faire de la science historique en prenant en compte Dieu ou le surnaturel tandis que d’autres pensent que l’on peut faire de la science sans pour autant exclure la possibilité de Dieu. Et cette dichotomie ne date pas d’aujourd’hui. Cependant, il faudrait comprendre que quand on approche une œuvre historique, il serait vigilant de la considérer épistémologiquement, en ce sens qu’il faudrait situer le texte dans son contexte historique et comprendre l’école de pensée dont il est issu. Car, comme on le sait déjà, toute production de savoirs répond à un ensemble de règles définies par l’école de pensée dont elle émane. Les critères qui définissent les principes fondamentaux et méthodes d’approche, le procédé par lequel on détermine le choix de l’objet sans lequel aucune discipline ne peut exister ne doivent être pensés comme un élément extérieur à l’être humain, en ce sens qu’il est transmis à celui-ci indépendamment de sa réalité historique. Ce que l’on vient de dire constitue en réalité une sorte de guide qui permettra de comprendre dans quelle mesure on pourrait évaluer les évangiles comme œuvres historiques. Cependant, cela ne veut pas dire que l’être humain ne puisse déterminer objectivement un objet d’étude. Il faut tout simplement garder à l’esprit que dans le processus de la construction de cet objet d’étude, il y aura des choix, lesquels vont évidemment conduire à prendre en considération certains aspects et à en exclure d’autres. Les éléments exclus par une telle démarche ne veulent nullement dire qu’ils ne sont pas valides dans d`autres considérations. C’est de même pour la science de l’histoire. Les critères de l’historicité ne sont pas toujours identiques d’une civilisation à une autre. L’intérêt pour le choix du sujet varie en fonction de la perspective en question. Cependant, il serait important d’étudier dans quelle mesure le choix est valide ou non. Cette question de validité est un élément fondamental dans la détermination de l’objectivité de l’objet de recherche. Avant d’aller plus loin, il serait utile de définir la notion d’historicité. De manière succincte, on entend par historicité le caractère de ce qui permet de considérer un document comme une œuvre historique.

 

Interroger l’historicité des évangiles: mise en question de l’intervention de Dieu

L’une des critiques formulées contre les évangiles, y compris le livre des actes des apôtres, le second volume écrit par Luc, concerne leur caractère historique. Quand il lit ces documents, l’historien moderne se trouve confronté à des récits qui racontent des événements dans lesquels sont relatés des miracles.

Miracle, selon une certaine conception de l’histoire, ne fait pas partie du champ d’investigation de l’historien-chercheur. Pour ainsi dire, toute explication qui implique une intervention surnaturelle est exclue de l’hypothèse de la recherche historique. C’est d’ailleurs une préoccupation exprimée par Bart Ehrman dans la conclusion de son livre sur l’existence historique de Jésus[5]. Selon lui, les évidences historiques concernant l’existence réelle de Jésus sont indiscutablement convaincantes. Il a même affirmé que les historiens sérieux ne peuvent nier que Jésus de Nazareth existait. Cependant, Ehrman a une difficulté majeure de croire dans la naissance miraculeuse de Christ, sa déité, les miracles qu’il a opérés et sa résurrection. De son point de vue, les miracles sont hautement improbables, qui est une façon de dire que ces derniers n’existent pas. Voici ce qu’il affirmait dans un débat avec William Lan Craig sur les miracles:

Je vais vous dire que les miracles sont hautement improbables qu’ils sont le moins possibles de se produire dans une circonstance donnée. Ils violent la façon naturelle de fonctionner la nature. Ils sont hautement improbables que leur probabilité est infinitésimale négligeable. Personne sur cette terre ne peut marcher sur l’eau tiède. Quelle est la chance que l’un d’entre nous puisse le faire? Personne d’entre nous, ou disons-nous, un sur dix millions. Mais en fait, personne d’entre nous ne peut le faire[6].

 

Il faudrait voir dans les propos d’Ehrman une pensée naturaliste scientifique selon laquelle le miracle n’est pas possible dans le champ de la connaissance objective. Celle-ci vise à investiguer le monde naturel qui est dirigé par des lois. Le miracle n’est pas possible parce qu’il serait une violation des lois de la nature. Tout ceci pour dire que l’hypothèse de Dieu et de son intervention dans les réalités humaines n’est pas possible selon cette conception de l’histoire dite objective.

La vision Gréco-romaine de l’histoire: exclusion du fait théologique

Il faut souligner que, par ailleurs, cette vision de la science historique, laquelle exige l’exclusion de toute intervention du surnaturel, n’est pas tombée du ciel comme un deus ex machina. Elle trouve son origine dans la conception gréco-romaine antique de l’histoire. Les penseurs grecs et romains reconnaissaient déjà l’importance de l’écriture historique et la nécessité d’en formuler les critères. Daniel Marguérat, sur cette question, a souligné que le problème de l’historiographie était au cœur des débats dans l’antiquité gréco-romaine. Un certain nombre de penseurs comme Polliblus, Cicéron, Dyonisus de Halicarnassus, et Lucien produisaient des réflexions sur comment un historien doit écrire l’histoire. En fait, l’objectif de l’histoire est de chercher à expliquer la causalité de ce qui est arrivé[7]. Ce qui est arrivé, étant l’objet d’étude de l’historien, ne doit pas être dans l’ordre du ridicule selon la perspective de Lucien. Marguérat rapporte, à propos de ce dernier, ce qui suit:

Pour Lucien, la règle numéro un pour l’historien est le choix du sujet. Qu’est-ce qu’un bon sujet pout les historiens Gréco-romains? Il suffit de lire à travers leurs travaux pour trouver la réponse à cette question. L’historien classique traite les histoires politiques et militaires, à moins qu’il entreprenne une étude ethnographique. Il parle de la vie et des vicissitudes des grands, des généraux et des empereurs. Il montre leur intelligence en décrivant leurs manœuvres de conquête. Il raconte les batailles. Lucien lui-même ne renonce pas à ridiculiser les historiens qui ne savent pas comment raconter une bataille[8].

En fait, selon la posture épistémologique suggérée par Lucien, non seulement un bon historien doit posséder l’art de narrer les faits historiques, mais surtout, il faudrait que le choix de son sujet se limite au cadre des réalités humaines et, entre autres, réponde aux critères de ce qui confère à un événement une posture historique, parmi lesquels il faut écarter le fait théologique. Celui-ci n’est pas dans l’ordre du champ de la recherche historique. C’est de là que vient la vision des historiens modernes dite positive. Il faut dire que ce que l’on pratique, comme activités scientifiques, et ceci dans différents champs de connaissance, hérite de la pensée classique grecque qui fait que, dès fois, quand on veut faire l’histoire des disciplines actuelles, on commence le plus souvent à la Grèce antique, comme si tout était uniquement né dans cet espace, sans tenir compte des apports contributifs des autres régions contemporaines de la Grèce antique. Cependant, il se trouve que quand on investigue dans des traditions de recherche autres que celles de la Grèce, on réalise qu’il y avait d’autres perspectives historiographiques qui étaient aussi intéressantes et importantes comme celle de l’historiographie juive.

 

La vision Juive de l’histoire: centralité du fait théologique

Si certains historiens modernes, héritiers de la tradition gréco-romaine, ne s’intéressent guère à la dimension théologique de l’histoire, en excluant toute intervention divine dans la recherche historique, il est important de faire remarquer que, dans la conception juive de l’histoire, il y a une prise en compte de l’importance de Dieu dans le processus. Il n‘y a pas d’histoire sans celui qui est l’auteur du temps, de l’espace, et le créateur des hommes. En ce sens, du point de vue du choix de l’objet, ce qui parait peu important pour l’historien grec, en raison du fait que “le détachement critique est important pour les auteurs grecs qui, systématiquement, se démarquent eux-mêmes du phénomène surnaturel qu’ils rapportent à leurs lecteurs[9]”, a une importance capitale pour l’historien juif, bien qu’ils se rencontrent sur certaines règles de l’écriture de l’histoire et plaident en faveur de relater objectivement la vérité. Dieu n’est pas un acteur passif dans l’histoire et la destinée de son peuple, en particulier. Marguérat, avec élégance, s’est opposé à cette réalité en écrivant: “ce que l’historien grec pourrait trouver ridicule correspond, cependant, directement à un autre type d’historiographie, celle du juif. Les écrits historiques de la Bible hébraïque sont consacrés exclusivement à raconter comment Dieu intervient dans la jouissance et la tristesse de sa petite nation[10].

À côté de la différence prenant en compte le choix de l’objet, il y a également un autre élément qui différencie l’historien grec de l’historien juif. Selon un principe de l’historiographie juive, l’historien s’efface normalement derrière le récit historique qu’il raconte. On ne le voit pas dans le texte. On a l’impression que c’est un texte sans auteur. Cela s’explique en raison du fait de la confessionnalité de l’historiographie juive, ce qui n’est pas le cas pour l’historien grec. Celui-ci intervient en proposant ses commentaires sur ce qu’il rapporte parce que, selon Marguérat, l’historiographie grecque est critique[11].

 

Les évangiles dans le paradigme juif de l’histoire

On vient de voir que l’historiographie juive n’appréhende pas le fait historique de la même manière que les Gréco-romains. Deux éléments, au moins, permettent de retracer la ligne de démarcation, comme on vient de souligner. Premièrement, le fait est théologique en ce sens que Dieu est le centre de l’histoire de son peuple. Il intervient. On y voit son plan. Deuxièmement, l’historien, étant dans une dimension confessionnelle, s’efface derrière les faits qu’il raconte. Il ne commente par les faits comme le fait l’historien qui se fait remarquer par ses commentaires. C’est dans ce paradigme-là qu’il faut appréhender les évangiles. C’est la raison pour laquelle on voit que Dieu est omniprésent dans l’histoire d’un peuple particulier, avec pour objectif un plan pour l’humanité. Jésus de Nazareth, à bien comprendre le premier chapitre de l’évangile de Jean, est la preuve la plus probante de l’habitation de Dieu parmi nous. La naissance miraculeuse de Christ, les miracles qu’il a opérés au cours de son ministère terrestre, sa mort et sa résurrection sont des preuves irréfutables que Dieu ne peut se mettre à l’écart de l’histoire humaine.

On aimerait bien mettre l`emphase sur le fait que l’incarnation de Christ, la seconde personne de la trinité, est le point culminant de l’implication concrète et directe de Dieu dans les affaires de l’espèce humaine. L’objectif même de ces documents est de relater comment Dieu s’est intégré, à un certain moment de l’histoire dans la vie humaine et d’en identifier les raisons. Jean donnait l’objectif de son écrit : “ce qui s’y trouve a été écrit pour que vous croyiez que Jésus est le Messie, le Fils de Dieu, et qu’en croyant, vous possédiez la vie en son nom” (Jean 20: 31). En fait, l’évangile de Jean, ainsi que les autres évangiles, a une finalité morale qui conduit directement à Dieu. Quelqu’un pourrait dire, en ce sens, que c’est une histoire de Dieu. On dirait, en revanche, que c’est une histoire de la relation entre Dieu et l’homme dont il est le chef d’orchestre. L’être humain n’est pas passif dans cette relation. Dieu l’utilise comme un agent important dans l’accomplissement de sa volonté. C’est pourquoi, il s’est présenté en se manifestant miraculeusement justement pour faire comprendre qu’il est celui qui contrôle.

Par ailleurs, il serait important de rappeler que la majorité des auteurs des évangiles étaient des juifs, à l’exception de Luc, l’auteur de l’évangile de Luc et du livre des Actes. Certains d’entre eux, en l’occurrence Matthieu et Jean, étaient des témoins oculaires et surtout faisaient partie des disciples de Jésus de Nazareth, le personnage central des événements historiques. Cela dit, il serait impensable d’avoir une histoire du peuple Israël, en ce temps, en excluant l’intervention divine. En ce sens, l’historien, héritier de la pensée gréco-romaine, pourrait bien rire de cette histoire. Toutefois, sa lecture serait biaisée, par le fait qu’elle serait faite dans un paradigme étranger à ces documents. On ne dit pas que l’historien n’a pas le droit d’avoir un regard interrogatif ou un esprit qui doute de la fiabilité et de la nature des textes des évangiles. Cependant, on pense qu’il faut savoir reconnaître et utiliser des méthodes et des grilles analytiques appropriées. 

Entre autres, parce que les écrits des évangiles sont confessionnels, il est évident que les auteurs s’effacent comme si ces écrits étaient sans l’aide d’aucune main. Or, l’une des critiques d’Ehrman est qu’on ne peut affirmer que les auteurs de ces écrits soient Matthieu, Marc, Luc et Jean parce que ces derniers ne s’y associaient pas, en ce sens qu’ils n’intervenaient pas dans ces textes. Ils sont absents. Rien dans le texte ne l’indique. En fait, comme on l’avait déjà indiqué, dans l’historiographie juive de l’époque, les auteurs s’absentaient parce qu’ils parlaient de Dieu, écrivaient à propos de Dieu. Cependant, sans le moindre doute, les destinataires connaissaient bien les destinateurs. De surcroît, la faiblesse de cette critique se trouve dans le fait qu’Ehrman s’appuie sur la théorie gréco-romaine, lui empêchant de comprendre bien la logique de l’historiographie juive. Si pour l’historien grec, son avis critique est important dans la narration de son récit, ce qui implique d’ailleurs l’identification du narrateur, pour le juif, on est dans le pôle opposé. Il serait important de souligner par rapport à cette critique que ce n’est pas parce qu’il n’y ait pas d’intrusion personnelle de l’auteur dans les récits historiques qui fait que l’identification du narrateur soit difficile à repérer. Le fait est que l’identification de ce dernier est liée à des évidences externes. Pour ainsi dire, cela n’a rien à voir avec l’auteur lui-même. L’intervention et la non-intervention personnelle dans la narration est due à une préférence dans le style d’écriture lié à une conception de l’histoire tout simplement.

 

Les témoignages des témoins oculaires comme critère d’historicité

La question des témoins oculaires dans le processus d’une investigation historique est un élément fondamental pour la crédibilité d’un document. L’historien qui a accès aux paroles des témoins vivants et contemporains de l’événement sur lequel il mène l’enquête a en sa disposition une source inestimable. Cela ne veut pas dire pour autant que l’historien ne doit pas évaluer ce qu’il collecte comme données. Effectivement, il fera son travail critique et confrontera les différentes paroles dans le but d’en extraire la vérité. Cependant, ce dernier a un énorme avantage sur l’historien qui viendra investiguer un siècle plus tard sur ce même phénomène. Il est évident qu’en rapport avec la découverte de la vérité, le premier a plus de possibilités que le deuxième.

Par ailleurs, l’écriture de l’histoire basée sur des témoins oculaires est un critère important dans le champ de l’historiographie. Or, quand on analyse les évangiles, on se rend compte qu’ils étaient non seulement écrits par des témoins oculaires (Matthieu et Jean) eux-mêmes, mais aussi sur la base de ce que témoignaient des témoins oculaires (Marc et Luc). Dans cette même ligne de réflexion, il serait profitable de faire référence à Richard Bauckman qui pouvait écrire à ce sujet: “lire les évangiles comme le témoignage des témoins oculaires… honore la forme historiographique qu’ils sont. De sa perspective historique, la suspicion des témoins est une forme de suicide épistémologique”[12].  De ce qu’affirme Bauckman, auquel on souscrit, il ne faut pas prendre à la légère des gens qui ont accepté de témoigner à propos des événements auxquels ils assistaient. L’historien Luc, contrairement à Marc, illustre ce point clairement dans l’introduction du premier volume de son écrit:

 

Plusieurs personnes ont entrepris de composer un récit des événements qui se sont passés parmi nous, d’après ce que nous ont transmis ceux qui en ont été les témoins oculaires depuis le début et qui sont devenus des serviteurs de la Parole de Dieu. J’ai donc décidé à mon tour de m’informer soigneusement sur tout ce qui est arrivé depuis le commencement, et de te l’exposer par écrit de manière suivie, très honorable Théophile; ainsi, tu pourras reconnaître l’entière véracité des enseignements que tu as reçus (Luc 1: 1-4, BDS).

 

Maintenant la question qu’il faut se poser est : pourquoi une telle mention? Pour répondre à cette question, il faut dire que Luc, connaissant les règles de l’historiographie de son époque, qu’il s’agisse de la perspective juive ou de celle gréco-romaine, et écrivant probablement à un collègue Gréco-romain, s’oblige d’expliquer sa démarche méthodologique. Il procède ainsi parce qu’il a voulu prouver la véracité de son récit. Celle-ci ne dépend pas de la manière d`écrire, bien que le style soit important, mais de la source et de la qualité des données collectées. L’une des sources d’information de cet auteur est constituée des témoins oculaires. Il faut souligner que Luc a connu les apôtres qui étaient avec le Christ. Il suffit de lire le second volume de son récit, en l’occurrence le livre des actes, pour comprendre cette affirmation.

La structure de l’évangile de Luc, comme celle du livre des Actes, s’inscrit dans la tradition gréco-romaine de l’histoire, avec une particularité sur le choix de l’objet qui est différent. Dans une étude consacrée aux travaux de Luc, étant Luc-Actes, Daniel Marguérat souligne que cet auteur combine à la fois les deux paradigmes pour produire des écrits historiques de haut niveau. Selon lui, l’introduction de son premier volume inscrit Luc dans la tradition littéraire helléniste[13]. Et il ajoute, des dix principes exigés par les penseurs gréco-romains pour reconnaître la nature d’une vraie œuvre historique, Luc en a respecté huit[14]. Pour ainsi dire, du point de vue du genre, les textes des évangiles s’inscrivent d’emblée dans la tradition historique juive, en termes de choix du sujet. S’il est vrai que du point de vue de la forme, la particularité des écrits de Luc se différencie des autres écrits des évangiles, il est important de souligner que du point de vue de l’objet de recherche, le choix est identique, et pour écrire son texte, il a procédé comme Marc, en se basant sur les témoignages des témoins oculaires[15].

La validation des récits des évangiles par l’archéologie

L’apport de l’archéologie dans l’investigation de la recherche historique est d’une importance significative, en ce sens qu’elle peut contribuer à la vérification des faits disponibles dans les récits historiques. Elle permet de vérifier si les personnages, les lieux et les dates qui composent le récit sont vrais. Dans ce cas, l’archéologie permet de différencier dans une certaine mesure le fait mythique du fait historique. Puisque l’histoire s’inscrit toujours dans un espace-temps, celui qui mène son investigation peut avoir recours à l’archéologie pour vérifier à partir des preuves matérielles que celle-ci fournit. Par exemple, pour l’évangile de Jean, Holden et Geisler ont écrit ce qui suit:

Aujourd’hui presque 100 personnages bibliques, des douzaines des villes bibliques, plus de 60 détails historiques dans l’évangile de Jean, et 80 détails historiques dans le livre des Actes, parmi d’autres choses, ont été confirmés comme historiques à travers les recherches archéologiques et historiques. Par ailleurs, l’autorité Israélienne des antiquités possède plus que 100,000 objets (découverts en Israël depuis 1948) disponibles maintenant dans leur base de données pour consultation[16].

 

Il ne s’agit pas de la rhétorique dans le cadre de la recherche archéologique. Ce qui prédomine ce sont les vestiges excavés, analysés et comparés à ce qui est dit dans les récits historiques du Nouveau Testament. D’ailleurs, sur le personnage central de ces récits, à savoir Jésus de Nazareth, les preuves de son existence historique sont significatives. Il se peut que les sceptiques rejettent la Bible parce qu’elle est un document religieux, comme le font les minimalistes qui s’interdisent de considérer la Bible comme un document qui peut être l’objet d’étude archéologique. Si l’on veut être objectif, en constatant l’application rigoureuse des méthodes scientifiques, on ne peut ignorer les résultats fournis, non pas par le théologien que l’on peut accuser à tort ou à raison d’être un croyant, mais par l’archéologue. Certes, on peut toujours avoir un regard critique sur les résultats fournis par l’archéologie, mais on ne devrait se permettre de dire que ces recherches sont biaisées parce qu’elles ont été faites à partir d’un document religieux. La validité d’une recherche dépend d’abord de la rigueur de la méthode, du modèle théorique adopté et de la consistance dans l’investigation du terrain.

Pour ainsi dire, l’élément auquel s’attaquent les minimalistes pose encore plus de problème quand on sait qu’ils partent d’un a priori faussé. Tout texte à prétention historique ou qui se réclame d’être historique peut être l’objet d’investigation archéologique et les résultats qui en ressortiront devraient être pris en considération, analysés, critiqués afin d’en juger sa validation. Or, il se trouve que les personnages évoqués dans les récits des évangiles (Jésus, Hérode, Ponce Pilate…), les pratiques décrites, les lieux évoqués avaient été corroborés par les résultats de recherche archéologiques. Non seulement, ces dernières prouvent l’authenticité de ces récits, mais les sources historiques externes les confirment également[17]. Cela dit, de ce point de vue, il est clair que l’on peut affirmer, à partir des éléments mis en examen, que les récits des évangiles sont authentiquement historiques.

 Mauley Colas 

 Vice-Président de Standing 4 Christ  Ministry

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*Les citations sont en anglais. Les traductions de l’anglais au français sont de l’auteur.

 

[1] Voir les détails dans Mauley Colas, Note on the reliability of the Bible. Disponible en ligne sur : https://www.academia.edu/31761414/NOTE_ON_THE_RELIABILITY_OF_THE_BIBLE

 

[2]  Dans un ouvrage réédité, revu et augmenté, « Evidence that demands a verdict », écrit par Josh Mcdowell et Sean McDowell, sont disposées les recherches récentes sur les manuscrits de la Bible et des textes classiques. On lit à propos ce qui suit : Combinant à la fois l’Ancien et le Nouveau Testament, il y a plus que 66,000 manuscrits et rouleaux (2017 : 53). Concernant les textes classiques, ces mêmes auteurs ont également présenté les résultats sur le nombre de manuscrits anciens et récents. Par exemple, pour le texte Eliad d’Homer, on a 1800+ manuscrits anciens et pour les nouveaux manuscrits découverts on a 1900+; pour le discours de Démosthène, pour les anciens manuscrits, il y en a 340 tandis que pour les nouveaux on a découvert 444 nouveaux manuscrits ; pour la Tétralogie de Platon, on a 210 pour les anciens manuscrits et 238 nouveaux manuscrits. Pour plus détails, il faut voir le tableau présenté dans le livre (Op.cit., 56). 

[3] Mauley Colas, Fiabilité des évangiles : les évangiles comme des textes crédible (1ère partie). Disponible en ligne sur : http://www.s4cministry.org/fiabiliteacute-des-textes-bibliques.html

[4] L’histoire est un genre littéraire, ou pour être plus précis fait partie du genre narratif, lequel regroupe les textes qui racontent des événements fictifs ou non. Dans le cas des évangiles, on a des récits qui racontent la vie, le ministère de Jésus de Nazareth. Cette histoire est du type biographique. Cela dit que nous ne sommes pas dans la fiction comme aurait présenté une fable ou une parabole, mais dans une histoire vraie. Pour avoir plus détail sur les genres littéraires trouvés dans la Bible voir : Campus protestant, Les genres littéraires de la Bible. Entretien avec Michael Langlois [fichier vidéo]. Mise en ligne le 30 Janvier 2018.  Récupéré : https://youtu.be/NOlfUdE1iRM

[5] Bart Ehrman, Did Jesus exist? The historical argument for Jesus of Nazareth, New York: Harper Collins publisher, 2012

[6]  William Lane Craig and Bart D. Ehrman Debate the Question "Is There Historical Evidence for the Resurrection of Jesus?",  Held at College of the Holy Cross, Worcester, Massachusetts on March 28, 2006 (Le transcript integral de ce débat est disponible en ligne sur : http://www.philvaz.com/apologetics/p96.ht ).  Pour l’audiovisuel (retrouvé sur youtub : https://youtu.be/MW5_nJYSKyk ).

[7] Daniel Marguérat, The first Christian Historian (translated by Ken Mckinney, Grogory J. Laughery and Richard Bauckham), 2nd ed, Cambridge: Cambridge university press, 2004, pp.13-19.

[8] Daniel Marguérat, Op.Cit., pp.19-20

[9] Daniel Marguérat, Op.Cit., p21

[10] Daniel Marguérat, Op.Cit., p.20

[11] Daniel Marguérat, Op,Cit., p.22

[12] Cite par Holden and Geisler, Holden and Geisler, The popular Handbook of the Archaeology and the Bible, Eugene: Harvest House Publishers, 2013. p.134

[13] Daniel Marguérat, Op.cit., p.14

[14] “Les dix règles sont les suivantes: (1) le choix d’un sujet noble; (2) l’utilité du sujet pour son public; (3) l’indépendance de l’esprit et l’absence de partialité…; (4) bonne construction de la narration, spécialement le début et la fin; (5) une collecte convenable des matériels préparatoires; (6) la sélection et la variété dans le traitement de l’information; (7) disposition correcte et ordonnée du récit; (8) vivacité dans la narration; (9) modération dans les détails; (10) l’adaptation du discours adopté à l’orateur et à la situation rhétorique”. in Daniel Marguérat, Ibid

[15] Quelqu’un qui ne comprend pas peut minimiser ce critère. Mais il est un argument sérieux du point de vue de la crédibilité de ce qui est écrit comme document historique. Quand on a le témoignage d’un acteur d’une histoire que l’on investigue, on a entre ses mains les informations de première main. Dans ce cas, le risque de la possibilité d’une parole déformée est considérablement diminué par rapport à une tradition orale qui a eu le temps de se transmettre pendant plusieurs générations. Dans ce cas, le travail de l’historien du point de vue de la vérification devient une tâche plus difficile.  Si du point de vue de la structuration de la parole, chaque individu peut raconter différemment l’événement, du point de vue sémantique, le fait reste le même. Or, il se trouve que l’une des critiques formulées contre les textes des évangiles pour discréditer ce critère fondamental, c’est qu’il y a un écart entre le temps des événements racontés et leur rédaction. Ces même personnes qui construisent ces critiques font référence sans ambages à l’histoire d’Alexandre le Grand; tandis que quand on compare le temps de la rédaction des évangiles et certains autres documents historiques comme la vie d’Alexandre le Grand, on se rend compte que le temps entre les événements de la vie de ce personnage et les premiers écrits disponibles sur lui datent de 300 à 500 ans plus tard (Holden et Geisler, Op.cit., p.133). Pour ce qui est des écrits des évangiles, les dates varient entre 30 à 70 ans. Ainsi devrait-on comprendre, non seulement, que ces documents sont écrits sur la base des témoignages des témoins oculaires dans certains cas et par des témoins eux- mêmes dans d’autres. Pour ainsi dire, du point de la vue de la distance entre les événements et le temps de leur rédaction, les évangiles présentent moins de risque sur la fiabilité de l’historicité que les écrits historiques d’Alexandre le grand.

[16] Holden et Geisler, Op.Cit.,p181

[17] Par exemple, Gary Habermas, dans son livre “ The Historical Jesus”, publié par College press publishing company en 1996, a consacré le chapître neuf aux sources non-chrétiennes sur l’existence historique de Jésus de Nazareth.


Références bibliographiques
 

Bart Ehrman, Did Jesus exist? The historical argument for Jesus of Nazareth, N.Y: HarperOne, 2012.

Bart Ehrman, Forged, New York: HarperOne, 2011.

Bart Ehrman, Misquoting Jesus: the story behind who changed the Bible and Why, New York: HarperOne, 2005.

Campus protestant, Les genres littéraires de la Bible. Entretien avec Michael Langlois [fichier video]. Mise en ligne le 30 Janvier 2018.  Récupéré: https://youtu.be/NOlfUdE1iRM

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Mauley Colas, Note on the reliability of the Bible. Disponible en ligne sur: https://www.academia.edu/31761414/NOTE_ON_THE_RELIABILITY_OF_THE_BIBLE

 

William Lane Craig and Bart D. Ehrman Debate the Question "Is There Historical Evidence for the Resurrection of Jesus?",  Held at College of the Holy Cross, Worcester, Massachusetts on March 28, 2006 (Le transcript integral de ce débat est disponible en ligne sur : http://www.philvaz.com/apologetics/p96.ht ).  Pour l’audiovisuel (retrouvé sur youtub : https://youtu.be/MW5_nJYSKyk ).